Test de Sludge Life (Nintendo Switch)


Développeur : Terri Vellmann / Doseone

Éditeur : Devolver Digital

Sortie : 02/06/2021

Support : Nintendo Switch

CONCLUSION

Audacieux, graveleux, irrévérencieux, facétieux, scabreux, ou encore ingénieux, Sludge Life est un walking simulator s’adressant à tous ceux qui n’ont pas peur de partir dans tous les sens, à travers une balade en compagnie de la démence. Misant sur une direction artistique tirant vers le néo pop et sur des mécaniques sommaires, l’oeuvre de Terri Vellmann et Doseone agit, sous ses airs déséquilibrés, dans une optique bien précise. Celle de surprendre l’esprit, au point de le laisser interrogateur sur des sujets allant de la justice sociale à l’écologie, en passant par l’évolution technologiques ou encore l’art. Tel un graffiti venant vandaliser les murs d’un musée, Sludge Life, au-delà de marquer, mérite toute notre attention.

Une simulation de marche vaporeusement dystopique, où l’aliénation est familière et seuls les coups de bombe à graffs sont permis, Sludge Life n’est pas là pour faire comme tout le monde. Disponible depuis un an sur PC, le titre de Terri Vellmann en collaboration avec le rappeur Doseone vient à présent squatter le catalogue de la Nintendo Switch avec la bonne intention, au passage, de refaire la déco. Pas sûr que la proposition plaise à tout le monde, mais ne serait-ce pas là le but recherché ? À vos graffs, prêts, jurons en feu, partez !

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Sludge Life screenshot switch test jeuxvideo4Pouvant être traduit par « vie de boue » / « vie de gadoue », Sludge Life est une création provenant de la rencontre de deux imaginaires atypiques, celui de Terri Vellmann et du rappeur Doseone. Acteurs de la scène indépendante, les deux potos se sont fait connaître en 2014 avec un dungeon crawler procédural à la première personne du nom de Heavy Bullets. Le ton décalé de nos deux artistes se laissaient d’ores et déjà entrevoir notamment à travers une patte pour le moins épileptique. Trois ans plus tard, ils prouvent, au travers d’un fast FPS intitulé High Hell, que leur truc à eux c’est avant tout la marginalité vidéoludique. Bien décidés à poursuivre sur cet élan, voilà qu’ils s’attaquent à présent, sans complexe, au domaine des simulateurs de marche. De nature plus posé, ce parti pris aurait pu freiner leur folie ardente. Mais il semblerait que ce soit véritablement tout le contraire.

Dans Sludge Life, le joueur est invité à se rendre sur une petite île, au milieu d’une mer de boue, en entrant dans la peau d’un jeune graffeur du nom de Ghost. Marginal dans l’âme et hardi dans l’esprit, notre héros rêve par-dessus tout de meilleurs horizons, autres que les dédales poisseux de son île. Fortement déterminé à accomplir ses ambitions, il s’est ainsi donné pour objectif de voler la navette d’évacuation du PDG de la société la plus influente de la région, la Grub Corp.

Sludge Life screenshot switch test jeuxvideo4Bien évidemment, le chemin pour y arriver ne sera pas tout tracé. Notre artiste de la street devra avant tout chercher à comprendre le monde qui l’entoure, tout en se faisant un nom dans le domaine du graff. Obtenir un objet clé, rendre service à des personnages, tantôt amicaux, tantôt malhonnêtes, ou suivre un chemin détourné, voire dérobé, en n’oubliant pas de placer sa signature dans un coin, les conditions menant vers la liberté sont aussi nombreuses que inattendues.

Ghost in the Shell

Présentée de cette manière, l’histoire n’a pas de quoi casser trois pattes à un caneton roux pataugeant dans une mare de gadoue. Mais du côté de l’écran, il semblerait que l’oisillon prenne des formes beaucoup plus complexes. Doté non seulement d’un physique agréablement dénaturé, mais aussi d’un caractère fort bien trempé, l’animal est du genre à venir donner des coups de palme à tout esprit venant à sa rencontre. Autrement dit, autant dans son game-design foutrement perché que dans sa direction artistique psychédélique, apprivoiser la bête est une expérience, pour le moins, surprenante.

Autant dans son game-design foutrement perché que dans sa direction artistique psychédélique, apprivoiser Sludge Life est une expérience surprenante.

Sludge Life screenshot switch test jeuxvideo4En effet, il ne faut pas aller très loin pour comprendre que la grammaire construite ici sort du cadre usuel. Prenant la simulation de marche comme fondement, elle impose au joueur de trouver sa propre voie. Hormis un ordinateur portable qui sert de menu pause en cachant au passage des mini-jeux, un dossier photos, une rubrique dédiée aux tags ou encore une liste de défis annexes, aucune directive, direction, ni même interface n’est donnée à l’écran. Il n’y a également aucune véritable narration venant imposer un certain rythme. Seules l’exploration et sa sœur curiosité sont mères de réponses. Mais après quelques pas, les aventureux ont rapidement de quoi nourrir leur envie d’aller plus loin. Entre les disquettes à dérober, les paquets de cigarettes à ramasser, les limaces dorées à bouffer, ou encore les bombes de peintures signalant un mur à tagger, l’impression d’être bien encadré s’invite d’elle-même à la fête.

Puis arrive un événement des plus singuliers, à savoir notre premier contact avec un PNJ. Dès lors, le bizaromètre – terme spécialement inventé pour ce test pour désigner un appareil mesurant le degré de bizarrerie d’une personne, d’un contexte ou d’un environnement donné – monte de plusieurs niveaux, voire dans certains cas, dépasse l’entendement. Si par exemple, la vue d’un employé de fast-food parlant comme si de rien n’était, alors que sa main se trouve transpercée par un couteau de cuisine, peut vous faire soulever les sourcils, attendez de voir un open-space rempli littéralement d’hommes pigeons.

Getting up : un écho à Marc

Sludge Life screenshot switch test jeuxvideo4L’art de mettre en scène l’absurde de manière vidéoludique atteint un niveau élevé, et le travail du texte n’est pas en reste. Certaines rencontres sont là pour parler philosophiquement de la pluie et du beau temps brumeux, pendant que d’autres apportent de manière parfois assez subtile quelques indications sur la marche à suivre. Dans tous les cas, en chaque échange se trouve assurément une occasion pour le premier et second degré de faire les quatre cent coups ensemble, main dans la main, au gré du vent.

En somme, ce sont autant de scènes de vie qui ne demandent qu’à être découvertes, et qui valent le détour. Entre personnalités timbrées, créatures fantastiques, situations abracadabrantes et dialogues délirants, le naturel n’a vraisemblablement pas été invité à participer à cette simulation de marche qui, au fur et à mesure de son déroulement, prend davantage la forme d’un festival sous hallucinogène. Pour autant, comme disait Foucault (Michel et non Jean-Pierre), « c’est la folie qui détient la vérité sur la psychologie ». En ce sens, avec son œuvre, Terri Vellmann est bien loin de s’écarter de nos sociétés actuelles. Qu’il soit intentionnel ou non, le choix de jouer avec le genre walking simulator est tout bonnement malin.

Quoi de neuf dock ?

Sludge Life screenshot switch test jeuxvideo4Si jusqu’à présent les propositions dans le genre mettaient essentiellement en scène des histoires où l’ordinaire laissait progressivement place à l’anomalie au point, pour certaines, de renverser complètement le ton vers l’horreur, Sludge Life quant à lui suit sa propre tendance en plaçant l’extraordinaire en tête de gondole. Dès lors, le joueur en est presque à rechercher le normal dans un monde où l’intime prend des proportions ostensiblement extravagantes et le cartésien, irrationnellement anarchiques.

Sludge Life suit sa propre voie dans le walking simulator en plaçant l’extraordinaire en tête de gondole.

Des îlots qui sentent bon l’impact écologique de l’homme et de l’industrie, des personnages aussi dérangés dans leur tête, que difforme dans leur corps, et une atmosphère étrangement accueillante, il y a, en définitif, quelque chose de particulièrement aliéné qui habite le monde ouvert de Sludge Life. Pour autant, de ses reliefs gracieusement décalés naît sans réelle explication, une envie d’errer, d’explorer et de conquérir chaque recoin, au point d’enfreindre les lois civiles et même, à de curieuses occasions, physiques. Au-delà du vandalisme, le titre de Devolver s’exprime avant tout sur l’art, et plus précisément, l’art de déranger.

Sludge Life screenshot switch test jeuxvideo4Le joueur intervient au milieu de ce monstrueux spectacle comme agent du contre-pouvoir, cherchant à se sauver d’un environnement envenimé non seulement écologiquement mais aussi politiquement par un régime autoritaire. Tel un artiste fantôme, une âme perdue au sein d’un océan d’algorithmes, désireuse de rejoindre le paradis des indépendants, il est invité à militer en enchaînant les actions coup de poing. Le délire se tient jusqu’au bout, au point de même d’embrasser le cynisme. Outre de taguer des monuments protégés, d’infiltrer une zone non-autorisée ou de braver l’interdiction de prendre des photos, Ghost peut uriner, jeter sa canette de soda et même consommer des drogues et autres stupéfiants.

Gloire à l’art de rue !

Sludge Life screenshot switch test jeuxvideo4Qu’on se le dise, Sludge Life n’a rien de comparable. Inutile donc d’y rechercher des rapports avec un SOMA, The Vanishing of Etan Carter ou encore Gone Home. Tel un véritable objet vidéoludique non-identifié venu graver un crop circle d’un style complexe dans le crâne du joueur, le titre de Devolver est un voyage dont il est difficile d’en sortir indemne ou ne serait-ce, indifférent – contrairement aux figures désenchantées rencontrées durant l’aventure. Certes, le gameplay aurait mérité plus d’attention, notamment concernant ses déplacements qui se font en vue subjective. S’il permet une meilleure immersion, ce choix ne rend pas toujours bien service aux séquences de plateformes, la précision des mouvements étant pour le moins relative.

La durée de vie n’est pas non plus excessive. Elle se veut même courte, d’autant plus, dès lors que les rouages principaux sont assimilés. Heureusement, trois fins sont à résoudre. Mais même au-delà de ça, l’excursion fait amplement son effet, ne serait-ce que d’un point de vue artistique. Outre une esthétique qu’on croirait sortie des archives de la chaîne MTV avec son cel-shading joliment grossier et son filtre façon VHS, la bande-son polyrythmique signée Doseone vient polir, de ses notes synthétiques, la folie de son ami Terri. De leur farce ludique et culottée, ces deux comparses montrent encore une fois qu’ils se sont bien trouvés. Serait-il inconvenant de conclure en disant que l’on a d’ores et déjà hâte de découvrir leur future collaboration ? Au point où on en est…

Ce test a été réalisé à partir d’une version dématérialisée du jeu, achetée par nos soins, sur Nintendo Switch.

Mr.J
Aucun super-pouvoir, gameplay limité, fait partie du comité de protection des licornes. Recherche en vain cet alter ego qui lui permettra de mener à bien sa vendetta - "The monster you created has returned to kill you"

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